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Interview de David Bry – Failles, les lignes de fracture de l’héroïc-fantasy

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A l’occasion de la sortie de son quatrième roman aux éditions Asgard – collection Reflets d’Ailleurs – nous sommes allés à la rencontre de David Bry pour en savoir plus sur cet écrivain qui puise en partie sa matière dans les nombreuses parties de jeu de rôle qu’il a menées.

Forgesonges : Bonjour David. Tout d’abord, merci de nous accorder cette interview. Tu es à ce jour l’auteur de quatre romans. Les trois premiers constituent une trilogie – La seconde chute d’Ervalon – qui a pour particularité de se baser sur les aventures de jeu de rôles que tu as fais jouer pendant de longues années à un groupe de joueurs fidèles. Le quatrième, Failles, qui vient de paraître chez Asgard Editions, malgré des similitudes, tranche assez nettement avec la seconde chute d’Ervalon, notamment en ce qui concerne la tonalité du récit, plus sombre. Pourquoi ce choix ?

David Bry : Bonjour Nico ! Le plaisir est pour moi.

Il y a en effet, comme tu l’as remarqué, une nette différence de ton entre les deux histoires. Cela vient principalement du sujet que j’ai voulu traiter. Ervalon parle de valeur, d’espoir, d’amitié, d’un groupe de héros que tout cela réunit, malgré leurs différences, les échecs et les trahisons. Failles, lui, raconte l’histoire de plusieurs personnages qui, dès le début du récit, s’opposent. Il n’était donc pas possible d’en parler de la même manière, de diffuser les mêmes ressentis, les mêmes émotions.

J’ai vraiment voulu explorer cette différence. Après un roman héroïque qui, dans les grandes lignes, se termine bien, j’avais très envie de traiter son contraire. Failles est cela. Un récit où les héros n’en sont pas forcément, où ce qu’ils essaient de sauver n’est pas le reste du monde, mais eux. Et cela a, forcément, joué sur le ton général de l’histoire.

 

Forgesonges : Failles est un roman qui propose une intrigue classique, mais qui bénéficie d’un traitement à part par rapport à la vaste galerie des romans de fantasy qui fleurissent depuis le Seigneur des Anneaux. Sans en dévoiler trop, les rapports entre les différents protagonistes sont particulièrement originaux ainsi que la manière dont l’intrigue évolue au fil du récit. On a l’impression que tu as souhaité mettre ton lecteur en terrain inconnu pour mieux le fourvoyer ?

David Bry : L’idée de départ était en effet de changer du début souvent vu des romans de fantasy, où les héros s’entendent, s’entraident, et s’apprêtent à réussir le cœur léger la mission qui leur est donnée. Je voulais aussi, je l’avoue, en effet « piéger » un peu le lecteur, le surprendre, lui montrer que les apparences peuvent être trompeuses, même en fantasy avec ses chemins parfois balisés.

Dans Failles, les trois personnages principaux sont certes les héros de l’histoire (même s’ils ne sont pas les seuls), mais ne sont pas pour autant exempts de défauts. Je laisse au lecteur le choix de prendre parti,  d’aimer tel ou tel personnage, sachant qu’aucun d’entre eux ne sortira indemne des évènements qui s’apprêtent à les emporter.

 

Forgesonges : L’éditeur évoque en quatrième de couverture le genre de l’héroïc-fantasy pour parler de Failles. A mon sens, ton roman est loin des thèmes habituels qui gouvernent ce genre. Quelles ont été tes intentions en écrivant ce récit ?

David Bry : Pour être tout à fait honnête … au début, je voulais faire le contraire d’Ervalon ! Je voulais une histoire rude pour les personnages, une histoire qui les malmène. Et je ne voulais pas d’une bande de joyeux compagnons. Là-dessus, je suis sûr d’avoir réussi :). Après, au fur et à mesure que j’ai développé l’intrigue, d’autres éléments sont apparus, mais en gardant toujours cette première idée comme fil conducteur.

 

Forgesonges : Failles puise-t-il son inspiration dans le jeu de rôle ou s’agit d’une création littéraire plus traditionnelle ?

David Bry : Ervalon s’est complètement inspiré d’une campagne de jeu de rôle, où j’étais (et suis toujours !) conteur. Pour Failles, cela n’a pas du tout été le cas. Je ne l’ai pas voulu, d’ailleurs. Je souhaitais vraiment, pour ce second roman, éviter les contraintes du jeu de rôle (entre autres, le principe de coopération, ainsi que celui de la survie des personnages un minimum de temps).

Après, je crois qu’un rôliste reste rôliste, et qu’un  maître de jeu en reste un aussi ! J’espère avoir conservé des jeux de rôles l’obligation que nous avons de créer des mondes réalistes, qui se tiennent, ainsi que des intrigues solides. Comme les joueurs, je déteste les deus ex machina, et tous ces genres de facilités qui ruinent une histoire et sa crédibilité en moins de temps qu’il ne faut pour le dire … ou pour l’écrire.

 

Forgesonges : Comme dans ta première trilogie, on sent que le cœur du récit réside dans ses protagonistes, que tu as voulu le plus humain possible, avec leurs peurs, leurs doutes, leurs faiblesses. Nous sommes loin ici de héros dotés de pouvoirs surhumains, gouvernés par un destin glorieux. Dans Failles, ceux-ci paraissent encore plus vulnérables que dans Ervalon. On se demande vraiment ce qu’ils font sur la route de l’aventure !?

David Bry : C’est bien là leur problème à tous. Ils ne le font pas de bon cœur, sauf peut-être Elessan, le griffonnier. Tous se retrouvent poussés à la recherche des mêmes objets pour des raisons qui ne touchent en rien à l’héroïsme ou le courage, loin de là ! Ils veulent soient sauver leur place au sein des leurs, soit essayer de se faire cette place. Leurs motivations sont purement égoïstes … qu’elles soient basées sur la peur, ou la colère. C’est en cela qu’ils sont très humains et que, moi, ils me touchent.

Le titre du livre, Failles, représente bien tout cela. Ce roman parle des failles de ces héros, de ce qui les pousse, malgré eux, de ce qui les amène à faire les choix qu’ils font, les erreurs qu’ils font. Comme nous tous.

 

Forgesonges : L’absence de destin, ou de prophéties guidant la progression de l’histoire, est un thème qui prend délibérément à contrepieds la plupart des récits d’héroïc-fantasy. J’ai particulièrement apprécié le second chapitre mettant en scène les sorcières de Bornte et ce qu’elles finissent par révéler lors d’une discussion à laquelle seul le lecteur assiste. Cette absence de ligne directrice, de repères, fait pour moi directement écho au grand manque de notre société moderne, en quête d’explications dont seules les religions ont été longtemps pourvoyeuses. Ce thème joue pour moi un rôle central dans le récit, dont il donne la tonalité. Comment l’as-tu travaillé ?

David Bry : C’est aussi un passage que j’aime beaucoup, je suis heureux qu’il t’ait plu.

Ce traitement est lié à ma désaffection pour les deus ex machina (… et sans soute aussi à ma vision à moi ? :). Toutes sorcières qu’elles soient, les augures de Bornte ne savent pas tout, et il aurait été trop facile de les utiliser de cette manière, en marionnettistes de mes héros (avec moi, une marche encore derrière, au commande des trois femmes). Cette manière de faire aurait par ailleurs, et en plus, enlevé toute responsabilité de leurs choix aux héros. Or, tout le livre traite de cela ! Je ne pouvais pas, d’un côté, demander à mes personnages de prendre des décisions et d’en accepter les conséquences, tout en les déresponsabilisant de la sorte.

Comme tu le dis justement, on y trouve un parallèle direct avec l’absence de ligne directrice de notre monde sans cesse démystifié. Les héros de Failles, comme nous, doivent prendre leurs décisions seuls. Ils ne sont aidés, guidés, protégés par personne. Par aucune religion, par aucun mythe, par aucun repère en dehors de ceux qu’ils se sont donnés eux-mêmes. C’est une sorte de passage à l’âge adulte, avec les désillusions, les choix nécessaires et les difficultés qu’il apporte.

 

Forgesonges : Failles est un récit qui se suffit à lui-même et n’appelle pas directement de suite. Néanmoins, as-tu l’intention de revenir un jour faire un tour dans cet univers ?

David Bry : Un jour, peut-être, pourquoi pas. Je crois que j’aimerais raconter ce que devient Poréas, de longues années après Failles. Si je n’ai pas le projet de m’y mettre à court terme, je garde cette idée et cette envie au chaud.

 

Forgesonges : La littérature de fantasy est marquée depuis une bonne dizaine d’années par un courant plus sombre, dont le fer de lance est incarné par le Trône de Fer. A mon sens une œuvre majeure qui pousse à redéfinir les limites du genre. As-tu été sensible à cette influence lorsque tu as rédigé Failles ?

David Bry : Honte à moi, mais je ne l’ai pas lu ! J’attends que le dernier tome soit sorti avant de me lancer, ce qui est une excellente excuse à mon manque de temps … et de culture !

 

Forgesonges : Comme beaucoup d’écrivains de fantasy aujourd’hui, tu es originaire de l’univers du jeu de rôle. J’aimerais savoir comment tu es passé du domaine ludique au domaine littéraire, qui possède ses exigences propres (notamment stylistiques) ?

David Bry : Là aussi, je vais être honnête : en faisant des erreurs, et en essayant de les comprendre après, avec le recul. Les critiques, l’apport de regards autres que le mien, forcément plus distants, m’ont énormément aidé, et continuent à le faire.

Je me suis lancé dans Ervalon sans trop réfléchir, ni me poser de question sur le résultat. Le but à l’époque n‘était pas de le publier ou de le partager plus que cela, alors pourquoi m’en serais-je soucié initialement ? Pour Failles, cela a été différent, bien sûr. Je voulais faire mieux, progresser ; continuer à travailler mes points forts, gommer tant que possible mes faiblesses.

C’est un travail de longue haleine, qui ne peut pas se faire seul, et qui ne peut pas se faire sur un seul livre non plus, je pense. J’ai la chance d’avoir quelques amis qui relisent attentivement tout ce que j’écris. Ils sont sans pitié, et relèvent tout ce qu’ils n’aiment pas ou trouvent bancal. C’est je crois ce qui m’aide le plus, avec l’expérience acquise à chaque roman, à chaque nouvelle écrite.

Forgesonges : J’aimerais maintenant revenir à la seconde chute d’Ervalon. Cette trilogie en appelle une deuxième, qui poursuivra les aventures des différents protagonnistes. On en apprendra notamment plus sur le mystérieux Mega, qui orchestre de nombreuses péripéties pour nos héros. Peux-tu nous révéler quelques éléments relatifs à cette nouvelle épopée ?

David Bry : La suite de « La seconde chute d’Ervalon » est plus sombre que les premiers tomes. Nos héros passent, un peu comme dans Failles, à l’âge adulte. Ils souffrent, moins physiquement cependant que dans leur être. Ils font des sacrifices, et auront beaucoup de mal à rester souder – certains, d’ailleurs, n’y arriveront pas. La suite d’Ervalon parle de Mega, bien sûr, mais aussi du destin de chacun des héros. Tous ont leur propre quête, et ils auront parfois du mal à choisir entre leur intérêt personnel et l’intérêt commun.

Je n’ai pas encore de date de sortie pour ces livres, ni même d’éditeur. C’est un projet en sommeil, que j’espère cependant pouvoir concrétiser un jour, sous la forme de romans, d’épisodes à diffuser quelque part, peut-être même sur mon site, pourquoi pas !

 

Forgesonges : Peux-tu nous parler des autres projets – littéraires ou autres – auxquels tu travailles actuellement ou qui ne sont encore qu’à l’état d’ébauche ?

David Bry : Je termine actuellement les corrections d’un roman qui sort en avril prochain aux éditions Black Book, appelé 2087. Il s’agit d’un roman d’anticipation, un polar qui prend place dans le Paris glauque et radioactif de la fin du XXIème siècle. Les quelques amis qui l’ont lu ont adoré, et j’avoue que j’en suis fier. J’espère qu’il plaira.

Ensuite sortira, vers novembre 2012, ce que j’ai appelé les Contes désenchantés, aux éditions Lokomodo. Il s’agit d’un mélange de contes liées par une histoire en filigrane, des contes amers, grinçants et à l’humour très, très noir ! Je me suis vraiment amusé à les écrire !

En parallèle de ces deux sorties, je vais commencer prochainement la rédaction de mon prochain livre, un roman de fantasy à nouveau. L’histoire se met doucement en place dans ma tête, mais je n’en suis qu’aux prémices pour l’instant.

Après, j’ai encore plein d’idées : un roman de SF, peut-être un projet jeunesse, et tant d’autres choses encore …

 

Forgesonges : Un grand merci pour nous avoir accordé cette interview. Nous te disons à bientôt pour parler de tes prochaines créations littéraires.

David Bry : Merci à toi, et à bientôt !

 

Pour en savoir plus :

- le site de David Bry : http://davidbry.over-blog.com/

- La seconde chute d’Ervalon : 3 volumes aux éditions Mnémos :

- Les brigands d’Avelden

- Les seigneurs d’Ervalon

- Le destin d’Avelden

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