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Nouvelle d’ambiance

RENCONTRES

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Solidement calé dans le siège de mon skimmer, je flottais à vitesse moyenne sur le Tube 3. La circulation était fluide sur la quatre fois quatre voies à cette heure, mais je ne voulais pas attirer l’attention des flics en allant trop vite. Mon commanditaire m’avait fourni un laissez-passer en bonne et due forme, mais ces pinailleurs ne verraient pas d’un bon oeil qu’un gars avec mon look vienne de Downtown à High Vault, et je n’avais pas envie de perdre quelques heures au poste pour un contrôle d’identité. Je venais de passer le dernier checkpoint avant d’arriver à High Vault, et j’allais bientôt sortir du tunnel. Je n’avais pas souvent mis les pieds là-bas, mais je me rappelais très bien la première vision de cette arrivée.

Le Tube 3 sortait de la paroi rocheuse à plus de cent-soixante mètres au-dessus du niveau de l’eau, entouré d’une paroi transparente suffisamment résistante pour éviter que les véhicules ne chutent. Au centre de la caverne se trouvait le quartier de High Vault, le plus prestigieux de la colonie. Les bâtiments « tombaient » du plafond dans lequel ils étaient profondément ancrés, en direction du lac souterrain dont la surface reflétait les lumières urbaines comme s’il s’agissait de millions d’étoiles. Cette vision surprenante d’un ciel étoilé sous une ville donnait l’impression de regarder un paysage de cité extérieure à l’envers. Mais la colonie était entièrement bâtie sous terre, et on n’y apercevait jamais le moindre coin de ciel. Je n’étais pas là pour admirer le paysage cependant, bien que j’aie  encore une fois le souffle coupé en sortant du tunnel. J’avais un job à accomplir, et je ne devais pas traîner.

Mon skimmer pénétra entre les tours inversées de High Vault. L’entrelacs de routes, de places, de passages divers formait un vaste dédale. Il valait mieux être sûr de ce que l’on faisait, et ce n’était pas un hasard si la plupart des gens utilisaient des véhicules dotées de semi-IAs et de systèmes experts capables de tracer leur route dans ses méandres. Pour ma part, ayant bien étudié mon trajet, l’ordinateur de bord me suffisait ; et une semi-IA pourrait toujours être utilisée contre moi si quelque chose venait à mal tourner.

Je posai le skimmer dans le parking quatre de la Tour Nigaya, l’une des plus hautes et surtout l’une des plus fréquentées. Le nombre de compagnies qui y possédaient leurs bureaux était tout simplement énorme, et beaucoup d’entre elles avaient des antennes dans une bonne partie de l’univers connu ; on y trouvait donc un remue-ménage constant de gens d’origines variées qui allaient et venaient dans la tour. Avant de sortir de l’habitacle, je démontai le panneau sous le volant, et j’en sortis mes « outils ». L’arme en matériaux composites était passée inaperçue au checkpoint, mais je n’avais pas intérêt à me faire coincer avec ça ici ; pas de problème à se balader armé dans Downtown (c’est même mieux pour l’espérance de vie), mais trimballer une arme létale à High Vault était en fait tout bonnement illégal… et les flics ne rigolaient pas avec ça. Sans trop m’encombrer de ce genre de pensées, je planquai l’arme dans ma veste et sortit, notant mentalement l’emplacement de mon véhicule dans le parking.

 

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À la manière dont le téléphone a sonné, j’ai su aussitôt que la journée allait mal se passer. Je sais bien que le téléphone sonne toujours pareil, du moins sur les anciens modèles comme celui que j’affectionne et qui n’ont pas un réglage pour appels prioritaires, mais là mon intuition me poussait à rester dans mon fauteuil et à ne pas répondre. J’ai quand même fini par décrocher. Le boulot, évidemment, avec un meurtre sordide en plein High Vault… urgent… la sécurité locale était débordée. J’ai donc pris mon skimmer, transmis l’adresse à la semi-IA, et je me suis laissé guider. Le véhicule a pris le Tube 6, le plus proche de chez moi, une simple deux fois deux voies menant des Résidences à High Vault. Tandis que je m’enfonçais dans le tunnel souterrain, je pris contact par visioconférence avec le responsable de la sécurité sur place, un petit gars rondouillard et rougeaud, visiblement stressé et dépassé par les événements ; il n’avait probablement pas été préparé à ce genre de situation.

- Faites-moi un rapide topo, lui dis-je.

- Ben voilà m’sieur. Y’a cette fille qui se baladait sur la terrasse. Une étrangère. Elle profitait de la vue sur le lac depuis une terrasse de High Vault. Et puis… paf ! Les témoins sont formels, sa tête a explosé soudainement, quasiment sans bruit (au fur et à mesure de ses paroles, je traduisais dans ma tête… arme à énergie, létale, rare et interdite en ce lieu). Et vu l’état du cadavre, je pense bien que ça a du exploser fort. Y’en a jusqu’à dix mètres du corps. J’ai fait bloquer la zone (bon réflexe, pensais-je). Mais on n’a pu arrêter aucun suspect (le contraire m’eut étonné).

- Bien. Continuez à bloquer la zone. Faites augmenter le niveau de sécurité aux checkpoints de sortie de High Vault. Fouillez tous les véhicules. J’arrive.

J’ai contacté un légiste. Pas pour me prouver qu’elle était morte ni même pour me dire comment ; j’avais besoin de son identité et surtout de voir ce qu’elle avait de bizarre. Quelqu’un s’était donné la peine de faire rentrer une arme pareille dans High Vault, avec un gars qui visiblement savait s’en servir. Dangereuse association. Cette fille n’avait rien d’innocent, et j’allais devoir trouver qui lui en voulait à ce point.
Le Tube 6 sortait de la roche dans les hauteurs de High Vault, proche du plafond de l’immense grotte, là où les bâtiments inversés étaient ancrés à la roche, à des centaines de mètres au-dessus du lac souterrain. En bas, les lumières se reflétaient dans l’eau, produisant la tentante illusion d’un ciel étoilé (le genre de vision que je n’avais pas eu depuis quinze ans, depuis que je bossais sur ExtReM_37).

Mon véhicule a suivi tout seul les routes pour arriver au plus vite sur les lieux du meurtre ; pratiques, ces semi-IAs, surtout celles de la police qui permettaient de localiser les bouchons suffisamment à l’avance pour les éviter. Dire que d’autres gens devaient trouver d’eux-mêmes leur chemin dans ce dédale.

J’ai passé le cordon de sécurité après m’être frayé un chemin dans la foule des curieux. Des badauds ordinaires de High Vault pour qui les meurtres sordides tenaient plus de la légende et qui passaient leur vie entre bureaux moquettés, vaisseaux interstellaires et discothèques de luxe. Le légiste était déjà sur place, ainsi qu’une équipe de vrais policiers, dans leur uniforme d’un noir mat, qui aidaient la sécurité locale à maintenir un cordon autour de la plateforme. L’homme penché sur le cadavre releva la tête à mon approche.

Effectivement, le spectacle n’était pas beau à voir. Au-dessous du cou, le corps était celui d’une très jolie fille en robe sexy. Au-dessus il n’y avait plus qu’une bouillie infâme de chair, de tendons et d’os ; des morceaux de la tête de la fille gisaient tout autour. Celui ou celle qui avait commandité l’exécution tenait à la mettre dans cet état. Il existait des moyens plus discrets et pratiques de simplement tuer quelqu’un.

J’ai posé un regard interrogateur sur le légiste…

- Je ne peux pas tirer grand-chose de ce qu’il reste, fit-il. Mais j’ai quand même trouvé ceci…

Il me tendait un petit morceau de métal.

- C’était une « enregistreuse », expliqua-t-il. Elle a vu ou entendu des choses qui ont été mises en mémoire de manière infaillible…sauf si l’appareil est détruit bien sûr. Et là, on ne peut rien en faire…

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Parking…hall…ascenseur…hall principal. Autour de moi, c’était la foule des grands jours. Bourdonnement incessant de conversations en langues plus variées que le nombre de mauvaises bières disponibles à Downtown. Frôlements de tissus venus des quatre coins de la galaxie. Depuis son indépendance, ExtReM_37 était devenue bien plus qu’une simple colonie minière… un véritable centre de rencontres, un carrefour culturel, hors des champs d’actions des grands groupes politiques de l’univers, ou plutôt au cœur de la lutte entre ces groupes. Je me suis frayé un chemin au travers de la foule compacte, tentant de passer incognito malgré ma tenue qui ne faisait pas spécialement couleur locale. Sur mes lunettes défila le plan de l’immeuble en trois dimensions. Je l’avais étudié sous toutes les coutures et j’avais mon itinéraire bien en vue.

Après quelques minutes, je suis passé dans un endroit plus calme, un petit couloir de service… personne en vue. Une porte à carte magnétique ; trop facile. Mon PDA amélioré et ma multi-carte leurrèrent les sécurités en moins de cinq secondes sans que personne ne me repère. Pas même une camera de sécurité. Le local technique était sous-éclairé, mais cela ne posa pas de problèmes à mes lunettes qui s’adaptèrent automatiquement en enclenchant la fonction « basse lumière ». La fenêtre était là, petit rectangle fermé par un store intérieur. En l’ouvrant, j’ai eu directement la vue sur l’une des plateformes les plus hype de High Vault. Complètement à l’extérieur, elle offrait une vue imprenable sur les immeubles et le lac. Il y avait pas mal de monde qui l’arpentait.
J’ai appuyé le canon de mon arme sur le rebord de la fenêtre, tout en actionnant la fonction zoom de mes lunettes. La fille était là, comme prévu. Pas plus de vingt-cinq ans, et jolie. Trop jolie pour que ce soit 100% naturel. Et vêtue d’une robe sexy. Elle déambulait seule et lentement. Une cible facile. Je plaçais sa tête au cœur de ma visée. Mon commanditaire était formel sur le résultat qu’il attendait. Je ne connaissais pas ses raisons, je n’avais pas à les connaître, et j’étais payé pour ne pas m’y intéresser. Mais là quand même. Saloper pareillement ce visage innocent. Je n’avais pas d’états d’âme, c’était ça mon boulot. J’ai pressé la détente. Un léger sifflement dans le corps de l’arme a annoncé le rayon d’énergie, invisible, intangible, inaudible, qui s’est échappé. Et soudainement le crâne a explosé, si violemment que tous les gens autour étaient recouverts de morceaux de chair et d’os. Il ne restait rien de la tête.
J’ai appuyé sur le bouton rouge de mon arme, l’ai abandonnée à terre… autodestruction… et j’ai quitté la pièce. Sans courir pour ne pas attirer l’attention, j’ai rejoint le hall principal…ascenseur…hall…parking…

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De retour au bureau, plein de boulot m’attendait. Je devais trouver l’identité de la fille, ce qu’elle faisait là, qui elle avait vu. Il me fallait aussi dénicher les lieux où l’on pouvait se procurer ce genre d’arme. Le légiste s’occupait du cadavre ; j’aurais l’identité dans moins d’une heure si elle était fichée quelque part à la colonie. Les gars de la technique étaient sur le sujet de l’arme, tentant de déterminer un poste de tir possible, et scannant les alentours pour trouver des indices. Je me suis jeté sur les témoignages recueillis par mes hommes sur place. Rien de particulier ; la fille se baladait seule, et soudain… boum ! Évidemment, personne n’avait rien vu d’utile. J’ai ensuite passé quelques coups de fil aux indics habituels pour le marché noir des armes ; rien à signaler de ce côté. Évidemment.
Je suis descendu à ma voiture. Rien de tel qu’un petit tour chez les revendeurs connus. J’ai programmé mon véhicule pour me rendre à Downtown, niveau 8. Ah, ce bon vieux Downtown. J’y avais vécu mes plus durs moments, particulièrement dans les bas niveaux. Et dire qu’aux premiers temps de la colonie tout le monde y habitait, les riches dans le haut et les autres en bas ; avec le temps, les gens aisés étaient partis vers High Vault et les Résidences, et Downtown était devenu un lieu de plus en plus sordide. On ne voyait presque rien dans ses rues, l’éclairage étant réduit au strict minimum, en fonction des taxes que pouvaient payer les résidents à l’administration de la colonie.

La devanture de chez Rostor inspirait toujours aussi peu confiance : sale, défraîchie, avec juste quelques vieux modèles d’armes en exposition. Et pourtant, les vrais amateurs étaient nombreux à y venir, car le carnet de contacts de Rostor au marché noir était long comme le bras ; jamais nous n’avions pu le coincer en flag, mais nous savions l’utiliser à bon escient. Avant de sortir de ma voiture, j’ai sorti mon petit gadget, un truc pas officiel mais que je prends pour mon plaisir personnel ; le Gaungan 56 est une arme prohibée dans beaucoup de quartiers, un plaster de gros calibre, tirant des rafales de plasma en fusion larges comme une main : dangereux, particulièrement impressionnant, le genre de truc qui vous fait passer pour un fou furieux ou en tout cas quelqu’un qui se prépare au pire, mais qui vous permet de tenir les petits voyous à l’écart.

Rostor me vit entrer et son regard trahit immédiatement son appréhension. Il me connaissait, et il savait que je bossais du « bon côté » de la loi.

Je lui ai expliqué le type d’arme que je cherchais, une arme à énergie létale à décharge explosive. Ca l’a impressionné. Le genre d’arme très pratique, quasi indétectable, discrète, efficace… très rare et très chère. Il n’en avait jamais eu entre les mains, ce que je voulais bien croire car il ne tapait pas dans le même créneau. J’ai insisté : il n’avait pas eu vent de ce type d’histoire. Je ne pouvais visiblement rien obtenir de lui et je suis reparti.

Dans le skimmer, sur le PDA, un message m’attendait : le légiste avait l’identité de la fille, une certaine Carlia Crohnell, venant de la lointaine Oost, et arrivée une semaine plus tôt à la colonie en compagnie d’un cadre corporatiste. Sans emploi, elle devait vivre à ses crochets. J’ai localisé le bureau du type et j’ai lancé le skimmer vers cette adresse…retour à High Vault.

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Carlia était morte… Assassinée violemment sur la plateforme de High Vault. Je haïssais la direction de la compagnie qui m’avait envoyé ici. Oost était une planète tranquille, sans ennuis, sans risques. Une vraie planète pour nous, pour notre amour, pour notre vie à deux, pour notre futur mariage. Et voilà qu’après une semaine sur cette saloperie de colonie minière au bout de la galaxie, elle n’était plus là. Je ne reverrais plus jamais son doux visage.

Le policier était reparti. Il avait vraiment eu l’air de compatir, mais il ne devait sûrement pas comprendre tout ce que je ressentais. Carlia, ma Carlia. Au nom des Trois Pères qu’avais-je fait pour mériter cela ? Et qui avait pu la tuer ? D’après le policier, ce n’était pas l’œuvre d’un tueur fou, mais bien plutôt le travail d’un professionnel commandité. Elle, si pure, si gentille, si innocente…Qui pouvait lui vouloir du mal ? Il m’avait assuré qu’il ne lâcherait pas l’enquête, qu’il trouverait le responsable et le traînerait devant la justice. Mais je le voulais pour moi, devant moi, devant une arme que je tiendrais face à son regard apeuré, le voir se pisser dessus de peur, le voir mourir à mes pieds dans les pires souffrances pour ce qu’il avait fait à ma Carlia, à ma vie.

Je suis sorti du bureau comme un fou, hurlant ma douleur. Je voyais à peine mes collègues en costume bien lisse et au visage figé qui me regardaient passer sans comprendre. Sortir du bureau, de la compagnie, de l’immeuble, respirer…mais quel air ? Il n’y avait pas d’air frais à ExtReM_37 ; nous étions sous terre et le seul air à respirer était créé et recyclé à partir de machines dont le bourdonnement incessant résonnait dans ma tête à la manière d’une plaisanterie de très mauvais goût… J’hurlai ma peine à la face de cette ville infâme, sombre et cruelle.

Le cordon policier était toujours là, empêchant les badauds d’approcher du lieu du crime, laissant les experts étudier l’endroit afin de trouver des indices. Carlia n’était plus là. Mais les traces que j’aperçus me laissaient deviner l’horreur de ce qui s’était passé. Je me tenais au bord de la plateforme, le regard plongé sur ce qui avait sans doute été la dernière vision de mon amour… La caverne de High Vault avec son lac naturel en contrebas reflétant les lumières des immeubles suspendus comme des millions d’étoiles ; l’une des vues les plus célèbres de ce coin la galaxie, que l’on se bousculait pour venir voir… le lieu de la mort de Carlia.
La police n’allait pas me priver de ma vengeance. Je devais le retrouver. Et il me fallait une arme. Je suis descendu au parking, j’ai pris mon skimmer, et je suis parti vers Downtown ; c’était le seul endroit de la colonie où je pourrais trouver ce dont j’avais besoin.

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Le retour à Downtown se déroula sans problème, c’est à peine si l’on regarda ma tête au checkpoint de sortie. Je revoyais le visage de la fille, si tranquille, si sereine. Elle ne pensait pas au danger, elle ne se sentait pas menacée. J’en avais déjà tué des gens, pour la plupart entourés de gardes, aux aguets, sachant que le pire pouvait arriver dans leur position…et j’avais été ce pire pour eux. Mais elle non, elle ne s’y attendait pas. Elle ne pensait pas que quelqu’un puisse lui en vouloir. Une jeune fille innocente qui croyait avoir la vie devant elle ; ça changeait pas mal des salauds que j’avais déjà traité… je savais que je faisais un sale boulot, mais là…

J’ai garé mon skimmer dans un parking abandonné des niveaux du milieu de Downtown et je suis allé récupérer à une planque de quoi décourager les curieux : un plaster bien gros et dissuasif. Puis je me suis posé chez Rye, accoudé au bar, une chope dans la main ; la bière était bonne et fraîche. J’avais pour habitude de ne pas me mêler des motivations de mes clients, mais cette histoire me trottait dans la tête. Quelque chose clochait. Il fallait que je lui cause quand il viendrait me payer la seconde partie de mes honoraires. J’observais Rye servir ses clients, son bras mécanique grinçant à chaque mouvement ; un vieux modèle de chez Stern, même pas sur mesure et dont le poids avait tordu sa colonne vertébrale. Cet homme avait vécu la Guerre de Libération, lorsque les troupes de la CSU avaient voulu récupérer la colonie suite à la déclaration d’indépendance de celle-ci ; il en avait chié, et il tenait maintenant ce petit bar glauque dans Downtown…. Drôle de monde quand même, où ceux qui avaient aidé à sa libération étaient relégués dans ce genre de bouge…

Mon contact arriva, toujours vêtu de ses amples fringues sombres qui voulaient le faire discret mais que l’on devinait valoir une fortune. Caché derrière ses lunettes polarisées et probablement dotées de systèmes experts dernier cri, il avança entre les tables ; les verres avaient sûrement déjà compensé la faible lumière, et les détecteurs lui avaient probablement déjà indiqué l’emplacement de toutes les armes de la salle. Il s’assit sur un tabouret à côté de moi.

- Bon boulot, fit-il de sa voix étouffée minutieusement modelée par des nano-transmetteurs dans sa gorge. Voici l’argent.

Il me tendit une liasse de billets. Je devais être une des rares personne à utiliser de l’argent liquide plutôt que les comptes à cartes, mais mon boulot me forçait à laisser le moins de traces possibles.

- Pourquoi elle, demandais-je ?

- Je croyais que vous étiez un professionnel, fit-il avec un sourire pour me faire comprendre que je ne devais pas poser de questions.

Il se leva et marcha vers la sortie. Je n’avais rien à faire pour le reste de la journée… une petite filature pouvait s’avérer amusante…

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Le gars du bar, avec son bras cybernétique vieux modèle, m’indiqua une boutique d’armes non loin de là. Tout le monde me jetait des regards, parfois curieux, mais souvent mauvais. Je ne m’étais pas changé en quittant les bureaux de la compagnie et je portais toujours mon costume ; le genre de fringues pas habituel à Downtown. Je ne pris même pas le temps d’une consommation et je sortis dans la rue.

« Rostor, toutes vos armes », annonçait l’affichage lumineux fatigué. L’intérieur était plutôt sombre ; les seuls mouvements et bruits venaient de quelques terminaux où les clients pouvaient consulter le catalogue du vendeur, avec les armes présentées dans de petites animations très flashy. Je me suis penché sur l’un d’eux. Derrière le comptoir, le regard du vendeur a croisé le mien et nous avons échangé de vagues salutations d’usage.

Là, voilà, Shaïtan ; j’avais toujours bien aimé cette marque. De bonnes armes, légères, classiques, le genre avec lequel je m’étais entraîné sur Oost. Quelques minutes plus tard, je sortais du magasin, la poche intérieure de mon blouson lestée d’un Wiszi-Light’32b de Shaïtan, et mon compte délesté de quelques centaines de crédits.

L’étape suivante serait de trouver le tueur. Il devait payer pour ce qu’il avait fait à Carlia. Mais je ne savais pas par où commencer. Même sur Oost, je n’aurais pas su trouver un tueur. Je me suis alors rappelé Ivrak, le guide qui nous avait été assigné par la compagnie à notre arrivée sur ExtReM_37 ; né ici, connaissant la colonie sur le  bout des doigts, il devrait sans doute pouvoir m’aiguiller, quitte à lui reverser quelques crédits. Installé derrière le volant de mon skimmer, j’ai farfouillé la mémoire de mon téléphone pour y retrouver son numéro ; le rendez-vous fut très vite fixé pour une demi-heure plus tard, dans un bar des hauts niveaux de Downtown. J’ai programmé l’IA de mon véhicule qui s’est mis en route aussitôt.

8

Ah, les habitudes ont la vie dure. Encore une fois, j’avais dû le courser, encore une fois j’avais dû le coincer dans une ruelle autour du spatioport où il attendait toute la journée des pigeons de touristes. Encore une fois, j’avais dû sortir mon flingue et le mettre sous son menton mal rasé, sentant son haleine fétide. Ivrak devrait vraiment apprendre à utiliser des nano-nettoyeurs. Ce gars était sale. Mais c’était un putain de bon indic. Se trouver ici au spatioport lui donnait toutes les infos voulues sur les arrivées et départs intéressants de la colonie. Il avait certes toujours peur des flics, comme s’il avait quelque chose à se reprocher ; en fait, il avait toujours quelque chose à se reprocher, mais nous préférions laisser ce genre de petite frappe en liberté et l’utiliser plutôt que de polluer nos prisons surpeuplées avec.

Comme par hasard, il avait justement quelque chose au sujet de la fille et du gars… Carlia Crohnell, il me la décrivit très bien. Ivrak leur avait servi de guide à leur arrivée. Enfin, disons plutôt qu’il les avait arnaqués sur le prix des trajets et des restos. Mais il avait passé du temps avec eux. Un petit couple sans histoire. Des tourtereaux en goguette. Il m’a parlé de l’homme, qui maugréait contre sa compagnie qui l’avait envoyé ici depuis Oost. Il se plaignait de l’ambiance et se réjouissait de repartir… Encore un qui n’avait pas compris le « charme » de notre colonie. Mais le plus intéressant, c’était que ce gars venait de contacter Ivrak pour lui demander un rendez-vous ; un service à lui demander. Ils devaient se voir d’ici une vingtaine de minutes, à Downtown. J’ai gentiment proposé à Ivrak de le conduire à son rendez-vous, il n’a pas pu refuser.

Pendant le trajet, je me demandais ce qui pouvait pousser ce cadre corpo en costard à venir trainer à Downtown juste pour voir une petite frappe comme Ivrak. J’ai essayé de pousser ce dernier à m’en dire plus, mais il ne semblait rien savoir d’autre ; il a laissé échapper que le ton de l’homme au téléphone était glacial, distant, déterminé. J’ai commencé à me méfier de ce que l’étranger pourrait vouloir tenter ; il allait sûrement se la jouer vengeur, mais ça je ne pouvais pas l’accepter.

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Le skimmer du gars en noir était nerveux, rapide. Cela ne m’a pas empêché de le suivre. J’ai eu un temps d’hésitation avant de m’engager dans le tube qu’il avait décidé de suivre, en direction de High Vault. Et puis ma curiosité a pris le dessus. Après tout, il n’y avait aucune raison pour que les flics s’intéressent à moi plutôt qu’à un autre. J’ai continué ma filature jusqu’au parking d’une grande tour d’entreprise. Une recherche rapide sur mon PDA m’a permis de voir qu’elle appartenait à une compagnie tentaculaire s’étendant dans toute la galaxie. Mon interlocuteur en ressortit au bout de quelques minutes, changé, vêtu d’un costume mais toujours avec ses lunettes noires. Il ressemblait plus que jamais à un jeune cadre aux dents longues. J’ai décidé de le tracer dans l’immeuble ; c’était risqué, mais j’étais définitivement de plus en plus curieux. Il paraît que c’est un vilain défaut.

Mon commanditaire est passé devant tout le monde sans être inquiété, et a salué plus d’une personne ; il était connu ici, sans doute un employé. Avant d’entrer dans le hall principal, j’ai été soumis au détecteur d’armes. Aucun souci. La foule était pratique pour qu’il ne me repère pas. Je l’ai vu prendre un élévateur. Impossible de savoir à quel étage il allait s’arrêter.

Je suis redescendu à mon skimmer et j’ai connecté mes lunettes à la mini-imprimante que j’avais là. Pratiques, ces capteurs visuels avec mémoire. Me voilà avec une photo du gars, de retour au guichet d’information de l’entrée…

- Bonjour, je recherche le bureau d’un ami qui travaille ici…

Je laissais ma phrase en suspens en agitant négligemment la photo. Ce qui devait arriver arriva, et la réceptionniste termina ma phrase…

-… M. Dekan, oui, je vois. Vous avez de la chance, il vient de revenir. Il doit être à son bureau. Etage 102, bureau 45.67.

Je l’ai poliment remerciée. Et je me suis mêlé à la foule pour retourner à mon véhicule. J’allais faire ma petite enquête à son sujet.

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J’écoutais la conversation via le nano-capteur placé sur Ivrak. Le cadre que j’avais rencontré à High Vault semblait froid comme la pierre, résigné. Il expliqua rapidement la situation à Ivrak : son amie morte, et lui voulant retrouver l’assassin. Évidemment. Il pensait qu’Ivrak était le genre de personne à savoir qui avait pu faire cela, et ce n’était pas faux. Après quelques tirades sur la dangerosité de ce genre de révélation et sur son difficile train de vie, l’indic obtint une bonne somme de crédits et déballa doucement son sac, parfaitement conscient que j’écoutais depuis ma voiture.

Oui il y avait récemment eu une vente d’un flingue du genre de ce qui avait été utilisé. Oui, un contrat avait circulé. Oui, un tueur avait été recruté. Ivrak ne voulait pas en dire plus. Au ton de sa voix, on aurait dit que le tueur lui faisait peur. Le cadre argumenta avec quelques crédits de plus et on apprit que le commanditaire était quelqu’un de friqué, sorti probablement de High Vault. Il ne voulait cependant pas en dire plus. J’entendis un frottement que je reconnus comme celui d’une arme que l’on dégaine.

- Mets toi à table, fit froidement la voix du cadre. Je veux ce gars et tu vas me le donner.

- T’auras pas les couilles de tirer, répondit un Ivrak dont la voix tremblait quand même légèrement.

- Tu veux parier ?

Personnellement, je le sentais capable de le faire. Cet homme avait perdu ce qu’il avait de plus cher au monde et il ferait tout pour se venger. La tension devait monter à l’intérieur. Je me demandais si je n’allais pas intervenir quand Ivrak lâcha le nom du tueur…

- Il s’appelle Leon Vendiere. C’est lui qui a pris le contrat. Un vrai pro.

Vendiere… le commanditaire avait les moyens. Il s’agissait d’un des meilleurs. Extrêmement méticuleux, précis, doué. Et cher. Nous n’avions jamais pu le coincer, mais nous le connaissions. Aucune preuve, et ses employeurs avaient des armées d’avocats. Rien à faire. Mais il me le fallait. J’ai immédiatement lancé un appel sur la radio pour qu’on le prenne, où qu’il soit. Pendant ce temps, Ivrak tentait vainement d’expliquer au cadre que l’on ne pouvait pas savoir où Vendiere se terrait, qu’un pro comme lui se planquait après chaque coup pour laisser retomber la tension, et qu’il avait les moyens de disparaître dans la colonie. J’ai placé un traceur sur le skimmer du cadre, histoire de ne pas le perdre, et je suis reparti. J’avais ce que je voulais. Maintenant, il me fallait Vendiere pour remonter la piste.

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M. Dekan semblait être un grand ponte de la corporation en question. J’avais eu besoin d’un peu de temps pour craquer leur système et m’y infiltrer. Visiblement, il se chargeait des opérations les plus douteuses de la compagnie. Sous le terme officiel d’agent de communication, il s’assurait que la compagnie se porte au mieux et qu’elle ait une réputation irréprochable, et ce par tous les moyens. Impossible d’accéder aux dossiers cryptés, mais j’en savais assez pour en deviner la nature globale. Espion, manipulateur, responsable de black ops, Dekan était un pourri. Question d’habitude, mes employeurs étaient rarement de grands innocents. Quand on fait ce boulot, on côtoie les pires merdes. Et pourtant, quelque chose ne jouait pas dans tout ça. Vraiment pas. Que venait faire cette fille là ? Elle n’avait même pas d’employeur, elle n’était pas un concurrent, elle ne faisait rien. Et son petit corpo de mec ne travaillait pas dans le même domaine que la boîte de Dekan. Ca puait là. Trop de choses bizarres, et cette espèce de picotement à l’arrière du crâne qui m’avait déjà sorti de pas mal de situations malsaines.

Puis il y a eut le déclic derrière moi. Quelqu’un avait armé un flingue. J’avais décidément été bien trop stupide. Penché sur ma console pour pirater le système de la corpo, je n’avais pas prêté attention à mes petites cameras. D’un autre côté, le type n’avait déclenché aucune de mes alarmes. Surprenant. J’ai levé les mains pour lui éviter un geste trop brusque et je me suis tourné sur ma chaise.

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Arrivé à mon skimmer, j’ai appelé le central.

-       Trouvez-moi la planque actuelle de Leon Vendiere !

Craquements, buzz sur la ligne… et mon véhicule fut automatiquement programmé sur l’adresse. Pendant le trajet, j’ai vérifié que mon arme était chargée au max.

J’y étais. Une de ces barres d’apparts crasseux du bas Downtown, un endroit glauque où nous autres flics ne mettions pas souvent les pieds, sauf pour disperser certaines émeutes qui menaçaient de dégénérer ou pour mettre fin à de lourds combats de rues entre gangs ou entre les dockers et les mineurs. Et mon PDA bipait comme un fou. Le skimmer du petit cadre corpo était tout près ; là, à vingt mètres. Je me suis posé dans la rue et suis sorti, le plaster serré dans mon poing, histoire qu’un petit dealer du coin ne vienne pas m’importuner. J’ai descendu les marches, quatre à quatre. Si ce gars était aussi désespéré que je le pensais, il butterait Vendiere ; ce ne serait pas une grosse perte pour la société, mais je ne pourrais jamais remonter au commanditaire.

La porte de l’appart était ouverte. Faible lumière. Et là j’ai entendu le « froush » caractéristique d’un plaster qui fait feu, une décharge de plasma en fusion, entourée d’une poche magnétique pour diriger le tout dans la bonne direction. Des grésillements, un choc. Je suis rentré d’un coup. Le corpo avait du tirer, mais sans grande maîtrise. Sur un bureau, il y avait un ordinateur explosé. Au sol, Vendiere se mouvait en un ample geste qui faucha le corpo avant que ce dernier ne comprenne qu’il avait manqué sa cible. Je me suis époumoné pour m’annoncer et demander que plus personne ne bouge. À la fin de ma phrase, Vendiere avait en main le plaster du corpo et braquait ce dernier qui gisait au sol. Le tueur me regarda.

- Laisse-le aller, Vendiere, ai-je grogné en gardant la tête du tueur dans ma ligne de mire.

- Légitime défense, m’sieur le commissaire, me dit-il avec un sourire en coin.

- Cet enfoiré a buté Carlia, c’est lui, le coupa le corpo en tremblant.

- Je sais, ai-je répondu d’un ton froid. Mais pour le moment, l’important pour moi c’est que personne ne meure dans cette pièce. Vendiere, tu vas poser ton arme. On doit parler.

- Non, commissaire, ne lui parlez pas, il l’a butée. C’est un salaud ! Tuez-le maintenant !

- Ta gueule, ai-je dit au gars qui était à la limite de faire dans son froc (il n’avait jamais du se retrouver face au canon d’une arme). Vendiere, pose ce flingue.

- Et après quoi ? Vous m’arrêtez ? Vous savez que je ne peux pas me laisser prendre.

- Vendiere, j’ai besoin de savoir. Laissez ce gars, il ne vous a rien fait, c’est moi qui vous braque maintenant. C’est moi le danger. J’ai besoin de savoir… Qui ?

Vendiere a hésité un instant, puis il a dirigé son arme vers moi en se déplaçant de quelques pas pour s’éloigner du corpo. J’étais face à face avec le tueur, nos armes braquées sur le visage l’un de l’autre, à une distance si courte qu’aucun de nous ne pouvait louper l’autre. C’était un pro, un vrai, je ne pourrais jamais le prendre de vitesse ni le distraire. Je me forçai à respirer à fond, concentré, le moindre geste pouvant signifier la mort pour nous deux.

- Dis moi qui, Vendiere, et j’envisagerai de te laisser partir.

Le tueur partit d’un petit rire.

- Dites-moi, commissaire, vous savez pourquoi je suis un bon dans mon domaine ? Je ne donne jamais mes partenaires, je ne connais que le strict minimum d’informations, et rien ne filtre. C’est la règle. Si je parle, plus personne ne m’engagera, et pas mal de monde voudra ma peau. Vous croyiez que je vais lâcher le morceau ?

- Fais pas le con, Vendiere, tu sais que je ne lâcherai pas.

- Et moi, vous croyez que je vais lâcher ? Qui de nous deux tiendra le plus longtemps ?

- Les collègues savent que je suis là, ils vont rappliquer sous peu, je peux te tenir en joue le temps qu’ils arrivent.

J’avais tenté ce coup de bluff. Oui, les collègues pouvaient savoir où j’étais, mais aucun n’était censé me rejoindre, personne ne se doutait que je m’étais fourré dans ce pétrin.

- Intéressante situation donc. Je pourrais appuyer sur la détente maintenant en vous transperçant le crâne et me jeter de côté en espérant éviter votre tir. Joli jeu, non ?

Il avait l’air détendu, amusé par la situation. Tandis que pour moi la pression était terrible. Je n’aimais pas me retrouver dans une situation aussi serrée et à l’issue incertaine. Je commençais à transpirer.

Puis Vendiere s’est écroulé en serrant son doigt sur la détente…

13

Le flic ne faisait rien pour venger Carlia. Mais au moins l’enfoiré ne me braquait plus. Ces deux coqs s’étaient lancé le défi de qui braquerait l’autre le plus longtemps possible, le tout sans considération pour mon défunt amour. Ce connard était là, bien vivant, souriant, celui qui avait explosé la tête de la femme de ma vie. Tout près de moi, et il ne faisait plus attention à moi. J’ai rampé sans bruit. Mes crédits distribués à tours de bras m’avaient amenés ici, et je pensais le buter sans regret. Mais tirer sur un être vivant est plus difficile que sur une cible, même s’il s’agit d’un enfoiré comme celui-ci. Et je l’avais loupé à cause d’un putain de tremblement. Puis je m’étais retrouvé par terre avec le canon de ma propre arme devant les yeux.

Là, sous la table, un pulseur. Une petite arme courante, facile d’utilisation. Je ne savais pas quel type de munitions le gars y avait mis, mais tout ferait l’affaire, quitte à lui vider le chargeur dans la tête. Très doucement, j’ai pris l’arme. Aucun des deux autres ne prêtait plus attention à moi. D’un mouvement, j’ai mis le sélecteur sur rafale, j’ai visé l’arrière de la tête du tueur et j’ai appuyé la détente. Son corps s’est tendu une fraction de seconde avant de s’écrouler. Mais dans cette fraction de seconde il avait serré la détente. Son plaster avait fait feu en direction du flic qui avait tenté un roulé-boulé sur le côté. Le plasma l’atteignit quand même.

Je me suis relevé en tremblant. À mes pieds, le tueur gisait. Les aiguilles propulsées à vitesse quasi hypersonique avaient transpercé son crâne. J’ai pris le plaster dans sa main et j’ai appuyé le canon sur l’oreille de cette ordure. Je voulais être certain de terminer le boulot. Et j’ai appuyé sur la détente au moment où le flic criait « non » entre deux râles de douleur.

J’ai regardé le flic, étalé dans un coin, son épaule détruite par le coup, le bras presque détaché du corps. Il était en piteux état.

- Quel con, a-t-il dit. Nous ne saurons jamais qui a commandité ce meurtre.

Il hoquetait, parlait péniblement. Je l’ai vu sortir son téléphone. Puis j’ai repensé à ce qu’affichait l’écran de l’ordinateur quand j’avais tiré vers le tueur la première fois, l’écran que j’avais détruit d’un tir. Un nom de corpo, un portrait.

-       Où allez-vous ? Revenez, bordel !

J’entendais le flic hurler derrière moi quand j’ai quitté l’endroit. Il avait appelé ses potes, une urgence, un officier à terre, un mort. Ils allaient arriver. Mais je serais déjà parti.

14

Cela faisait quelques heures que j’attendais dans le hall de la tour de la corpo. Un monde fou entrait et sortait. C’était ma meilleure chance de trouver le gars qui était sur l’écran du tueur, même si je devais y passer des jours et des semaines. J’aurais cette ordure. En fin de journée, je le vis sortir d’un ascenseur, le sourire aux lèvres, discutant avec une fille en tailleur. Bel enfoiré. J’ai crispé les poings dans les poches de mon veston. Je ne pouvais rien faire ici, les cameras de sécurité étaient omniprésentes. Et puis je n’avais pas d’arme. Impossible d’en introduire dans ce genre d’immeuble. Je me suis levé, je l’ai suivi. Il a quitté la fille, a glissé deux mots à une autre à la réception, a serré la main d’un autre type, puis a pris l’ascenseur des garages. Je me suis glissé dedans avec lui, et une demi-douzaine d’autres personnes.

Je me laissais emporter par divers scenarios. Qu’est-ce que j’allais faire ? Le buter direct ? L’interroger pour savoir pourquoi ? Le faire souffrir très longtemps ? Peu importe, il allait payer, c’était tout. Il est descendu à un niveau de garage. Des skimmers et skimbikes étaient garés en quantité. J’ai fait mine de me diriger vers une autre section de l’étage tout en l’observant. Il était seul. Personne en vue. Je l’ai vu ouvrir la portière.

Et en un instant j’étais sur lui. Mon bras est passé autour de son cou que j’ai serré contre ma poitrine. Fort. Il a commencé à suffoquer rapidement, se débattant. Il était plus fort que je ne le pensais. Ses doigts agrippaient mon avant-bras, et il tirait. Ma main gauche a saisi mon poignet droit et j’ai pu serrer davantage, mais il tirait toujours. Ma prise était suffisamment bonne pour que je ne lâche pas.

-       Tu vas crever, charogne, lui ai-je dit à l’oreille. Pour Carlia…

Et soudain je me suis senti tiré en arrière. J’ai relâché mon étreinte en décollant du sol. Le coup avait été rapide. Une prise ferme et puissante avait soulevé mon col par l’arrière, et j’ai été projeté sur quelques mètres, atterrissant lourdement sur le capot d’un skimmer. J’ai du cligner des yeux deux ou trois fois avant de retrouver une vision moins embrumée. Là, devant l’enfoiré, un type se tenait debout. Grand, très grand. Et musclé. Une énorme brute au crâne rasé. Et il s’approchait de moi. Quel crétin ! Un corpo comme lui a toujours un garde du corps quelque part.

Tandis que le gros baraqué marchait lentement vers moi, un sourire mauvais au coin des lèvres, j’ai commencé à me relever en titubant légèrement. Je sentais mon dos douloureux de  partout, et mon coude me faisait un mal de chien aussi. Ce salaud prenait son temps, il jouait avec moi. Ce type devait être nano-tuné ; sinon il n’aurait jamais pu m’envoyer aussi loin. Et si je tentais de fuir, ses muscles retravaillés feraient qu’il me rattraperait en un rien de temps. Je n’avais plus qu’à assumer mes conneries. Je sentais déjà que j’allais prendre une sacrée raclée. J’ai fixé un instant le type qui continuait d’avancer lentement vers moi. Ses yeux avaient une couleur métallique, trahissant des augmentations qui lui permettaient certainement de tout percevoir avec un temps d’avance.

Acculé, j’ai voulu prendre l’avantage et j’ai balancé mon pied vers ses bijoux de famille. Son poignet a brisé mon coup sans même que je me rende compte qu’il avait bougé. Et putain qu’il était dur ce poignet ! Maintenant mon tibia aussi me faisait souffrir. Son sourire s’est élargi. Et là, j’ai vraiment commencé à avoir peur.

Soudain, j’ai vu son énorme poing avancer vers ma figure. Comme si la réalité s’était brusquement mise sur pause un instant, j’ai distingué chaque détail de la peau sur ces phalanges d’une taille phénoménale. Puis le choc a résonné. Tout mon corps lui a servi de caisse de résonnance tandis que je valdinguais à nouveau sur le capot d’acier. Ma vision s’est brouillée. J’ai senti un goût métallique dans ma bouche au moment où un liquide visqueux coulait sur mon menton. Du sang… mon sang. Le type m’a attrapé par le col et m’a redressé. J’ai vainement tenté de lever mes bras pour protéger ma tête mais son gauche m’a pris de vitesse et j’ai senti une ou deux dents lâcher prise au moment de l’impact. Je me suis écroulé sur l’acier. Autour de moi, tout devenait flou. Les sons étaient sourds, éteints par le martèlement de mon pouls dans mes oreilles.

Et j’ai senti mes entrailles se contracter. Le poing titanesque venait de frapper à la verticale sur mon ventre, tentant sans doute de me transformer en crêpe. Sous moi, j’ai senti la carrosserie se déformer sous la violence de l’impact. Je n’étais plus que douleur. La brute m’a encore une fois attrapé le col et m’a redressé.

-       Belle tentative mon petit…

Ce n’était pas le monstre qui me parlait. J’ai entrouvert un œil tuméfié. Le corpo se tenait tout près maintenant, un sourire satisfait aux lèvres. J’ai voulu lui cracher dessus mais c’était trop d’efforts dans mon état et la salive mêlée de sang n’a fait que couler de mon menton.

- Mais pitoyable, a-t-il ajouté. Tu as parlé de Carlia ? J’ai bien entendu ? Cette petite pute ?

À ces mots, j’ai tenté de me relever et de balancer mon poing dans sa direction. L’action était vouée à l’échec dans mon état.

- Salaud, ai-je articulé entre deux crachats sanguinolents. Tu l’as faite tuer. Je l’aimais, tu comprends, je l’aimais.

- Désolé, a-t-il répondu sur un ton montrant qu’il ne le pensait pas du tout. Mais je devais le faire. Elle avait récolté trop d’infos.

Devant mon regard interloqué et mes tentatives d’articuler une question, il continua.

- Visiblement tu n’es pas au courant. Normal. Dis moi, tu ne crois quand même pas que ta corpo aurait vraiment payé un voyage inter-systèmes pour un petit cadre comme toi ? Tu sais, tes boss obéissent à d’autres boss qui obéissent à d’autres boss. Ta société n’a rien d’indépendante. Et certains de ces gars bossent dans la même société que moi. Mais on est un peu… comment dire ? En bisbille. Un simple malentendu, petit gars. Je suis juste surpris que tu ne l’apprennes que maintenant. Carlia le savait puisqu’elle bossait pour eux. Visiblement, elle travaillait vraiment bien puisqu’elle avait gardé le secret.

Je ne comprenais plus rien. La douleur, les vertiges, les sons étouffés, le flou autour, et ces paroles. Je devais être trop groggy, je devais mal comprendre… Impossible. Pas ma Carlia. On se disait tout…

- Eh oui, t’es encore un de ces pigeons manipulés par une gonzesse. Remarque j’ai failli en être un moi aussi. Oui, tu vois, c’est pas toi qu’on a vraiment envoyé bosser ici. Mais elle. Ta petite blondasse. Elle devait m’approcher, obtenir des infos sensibles permettant à d’autres gens de cette compagnie de me faire chuter. Quand j’ai découvert ce qu’elle faisait là, ta copine avait déjà trouvé trop de choses. En très peu de temps en plus. Et puis j’ai découvert qu’elle était une enregistreuse. Ses boss, les boss de tes boss, lui avaient implanté un de ce petits gadgets dans le crâne. Il ne me restait qu’un seul moyen pour nettoyer tout ça. Et t’aurais pas du revenir vers moi… Je t’aurais laissé en vie. Trop tard maintenant.

Il a reculé de quelques pas. Sans doute qu’il ne voulait pas de sang sur son costard. Et la brute a frappé encore une fois, dans le torse. Ce craquement et cette douleur nouvelle, ce ne pouvait être qu’une ou plusieurs côtes réduites en miettes. Et il a de nouveau voulu me faire voler. Cette fois, j’ai été réceptionné par un skimbike. J’ai heurté le véhicule avec une vitesse terrible. Je me suis écroulé. Le sang, dans ma bouche, devant mes yeux. J’ai relevé la tête. J’ai vu le gars approcher encore. La fin était proche.

Puis j’ai entendu une voix hurler quelque chose que je n’ai pas compris. Un éclair lumineux. Et le colosse est tombé. J’ai laissé mes paupières se fermer sous le poids du sang.

15

Quel con ! Mais quel con ! Ne jamais perdre de vue un civil désespéré qui veut se faire justice lui-même, y compris lorsque l’on braque un dangereux tueur à gages dont le professionnalisme n’est plus à prouver. Cet abruti avait trouvé une arme et s’en était servi. Et évidemment mon adversaire n’avait eu comme réflexe que d’appuyer sur la détente. J’aurais sans doute fait la même chose dans sa situation. Après ça, le petit corpo a carrément explosé la tête de Vendiere. Quel abruti ! Et moi qui voulait chopper le commanditaire. Le pire, c’est que ce petit con est ensuite parti en me laissant seul avec la douleur. Un tir de plaster dans l’épaule, ça fait mal. Heureusement que le type était touché et n’a pas visé. Et aussi que j’ai sauté de côté. J’aurais pu y laisser ma peau. Ce tir m’avait à moitié arraché le bras. L’intérêt du plaster, c’est que le plasma est très chaud. Du coup, une bonne partie de mes chairs à vif avaient été cautérisées de suite. Je n’allais pas me vider de mon sang. Mon petit nanotech entrée de gamme s’est activé peu après pour calmer la douleur et me permettre de garder une conscience assez claire de mon environnement. J’avais contacté les collègues, une ambulance arrivait.

J’ai décidé d’attendre sagement, affalé contre le mur en tenant mon bras. Pas question que le peu de tendons qui le tenait encore se déchire maintenant. J’ai quand même pris la liberté de sortir mon PDA. Enclenché le programme du traceur. Le corpo avait repris son skimmer, et le traceur marchait toujours. Direction High Vault. Qu’allait-il y faire ? Je doutais que Vendiere lui ait sonné le nom du commanditaire. Alors quoi ? Ce type était obsédé par sa vengeance et ne se calmerait pas avant de l’avoir obtenue… ou d’y laisser sa peau. J’ai appuyé ma tête en arrière contre le mur, laissant les nanites délivrer quelques doses d’hormones calmantes dans mon corps.

Quand les collègues sont arrivés avec les medics, ils ont pris en main les lieux et le cadavre. On m’a traité sur place en urgence, en me posant un moulage polymère pour bloquer mon bras afin de ne pas accentuer le problème. Quelques antalgiques plus tard, j’étais sur pied. Pas au mieux de ma forme et avec un bras inutilisable, mais ça allait. J’ai tout expliqué aux autres, en détails. J’ai laissé les collègues s’occuper de l’endroit et j’ai décidé d’aller cueillir ce blaireau de corpo.

Son skimmer était garé dans une tour particulièrement cossue de High Vault. Aucune trace du type par contre. Dans le hall, il m’a fallu quelques minutes pour le repérer au moment précis où il s’engouffrait dans un ascenseur direction le parking. J’ai pris le suivant. À quel étage du parking était-il allé ?

C’est quand j’ai entendu les bruits de lutte et les cris que j’ai deviné. Je suis arrivé en courant, plaster au poing, m’identifiant comme membre des forces de l’ordre dans un cri et demandant à tout le monde de ne pas bouger. L’énorme garde du corps qui défonçait la tronche du corpo ne m’a pas écouté. Il a même sorti son propre flingue et l’a braqué dans ma direction. Comme je le pensais, j’ai eu le temps de tirer avant qu’il ne sorte complètement l’arme enfoncée dans son holster. J’ai pour habitude de dire que je ne suis pas mauvais tireur, mais ce gros bras était salement rapide. Il a bien failli m’allumer, mais son tir a dézingué un skimbike à côté. En revanche, je l’ai touché en pleine poitrine et il s’est aussitôt écroulé au sol.

J’ai reporté mon attention sur l’autre corpo, celui debout qui semblait diriger les opérations. Tout en débitant les banalités d’usage, qu’il était en état d’arrestation etc., je me suis approché. Il était dans ma ligne de mire et ne bougeait pas. Nous étions très proches. Il me regardait avec un petit sourire narquois sur son visage lisse. Il n’a pas obtempéré lorsque je lui ai demandé de se tourner et de mettre les mains derrière le dos. En fait il ne me regardait plus, il fixait un point derrière moi.

Son sourire s’est agrandi. J’ai jeté un coup d’œil en arrière. Et j’ai lâché une exclamation de surprise avant de me déplacer rapidement. Là bas, le grand baraqué se relevait lentement. Le trou dans sa poitrine semblait plus petit. En fait, il se refermait à vue d’œil. Avec un microscope, j’aurais probablement vu quelques millions de nanites synthétiser et assembler des tissus de remplacement. Mais je n’avais pas de microscope et je ne voyais que le trou se refermer. Une telle nanotechnologie devait coûter un bon paquet de crédits, quelques saladiers en fait. Et à un stade pareil, c’était sûrement de l’expérimental. Jamais vu des nanites réparer aussi vite une blessure aussi grosse. Combien avait-on investi dans le corps de ce type ? J’étais trop abasourdi pour penser immédiatement à tirer. Le trou était presque refermé. La chair nouvellement synthétisée avait une teinte légèrement métallique. Le colosse balança lentement sa tête à droite puis à gauche, faisant craquer ses vertèbres. Le son sembla résonner dans tout le parking. Il me regarda, les yeux brillant de colère.

Ce n’est qu’au moment où le géant a donné une impulsion à ses jambes que j’ai eu le réflexe de tirer à nouveau. Trop tard. Pas assez vite. Le nano-tuning en avait fait une machine à tuer. Son bond extrêmement rapide le fit atterrir sur la carrosserie du skimmer derrière lequel je tentais de m’abriter. J’eu seulement le temps de me dire que ses énormes pieds venaient de saloper un véhicule rutilant que je prenais l’un des pieds en question en pleine figure. J’ai volé sur le béton et glissé sur le dos avant d’être brutalement stoppé par un pilonne. Sous le choc, j’avais lâché mon arme, qui gisait maintenant à mi-chemin entre lui et moi. La douleur revenait. Mon bras dans sa coque de polymère criait grâce. Je ne savais pas combien de temps mes propres nanites me délivreraient suffisamment d’endorphine pour tenir le coup ; on ne m’avait pas injecté un centième des sommes investies dans mon adversaire.

Le type était à nouveau sur moi, et son poing s’abattit en direction de mon visage. J’ai tenté une vague esquive. Et le coup m’a simplement touché au sommet du crâne au lieu de me défoncer la mâchoire. Roulant au sol, je réussis à complètement éviter le coup suivant, qui emporta une partie du béton de la colonne. Mais j’avais mal calculé mon mouvement, et insuffisamment pris en compte sa vitesse de réaction. J’avais certes évité son poing, mais je m’étais du coup rapproché du pied qui me percuta avec violence au niveau de l’estomac. Je crus que mes entrailles se déchiraient quand le coup me souleva du sol. J’ai craché du sang et émis un lamentable cri de douleur. J’étais mal barré.

Et puis je l’ai vu. Le flingue… Le dernier coup m’en avait rapproché. Avec un peu de chance, mon adversaire était obnubilé par son petit jeu du chat et de la souris et il ne le verrait pas. Je commençais à rouler vers l’arme. Mais un pied écrasa le bas de ma jambe et je sentis mon os se briser. J’ai hurlé à nouveau. Quand le pied s’est relevé, j’ai utilisé ma cheville valide pour me pousser en avant sur les derniers centimètres. Dernière chance. Ma main s’est refermée sur la crosse. Dans un même mouvement j’ai roulé sur le dos et réglé le commutateur du plaser sur l’intensité maximale. Je me suis retrouvé sous mon adversaire qui me dominait de toute sa taille. L’arme braquée sur sa tête, j’ai appuyé. À ce réglage, le plaser dispersait en quelques courtes secondes toute la quantité de plasma stockée dans le chargeur, transformant l’arme de poing en un mini lance-flammes terrifiant. Fortement déconseillé. La chaleur risquait de faire fondre l’arme… et les mains du tireur assez fou pour tenter le coup. Mais face à ce genre de gars, j’avais pas le choix. Les flammes ont illuminé l’espace entre nous, et je l’ai entendu hurler, le premier son sortant de sa gorge. Un pur condensé de douleur et de terreur, caverneux, tandis que le plasma enflammé imbibait chaque centimètre carré de sa peau, coulant dans ses vêtements. Ce fut rapidement une torche vivante qui se tint au-dessus de moi, titubante, la bouche béant sur un long cri inhumain. J’ai reculé en rampant. Dans mes mains, j’ai senti la chaleur terrible, mais le tir n’était pas fini, je devais l’achever. Je ne savais pas à quel point ses nanites pouvaient le réparer. J’ai senti la douleur dans mes doigts, dans mes paumes, tandis que le métal se ramollissait. J’ai hurlé aussi, sentant mes chairs brûler. Au dernier instant, l’arme a lâché complètement et j’ai senti une vague de chaleur sur mes chevilles tandis que les derniers restes de plasma enflammés y tombaient. J’ai reculé encore, lâchant l’arme informe, regardant mon adversaire s’effondrer.

J’avais mal partout, mais je ne pouvais rien faire d’autre que le regarder mourir. Je n’étais pas passé loin là. Mon bras détruit, tout comme ma jambe. Les pieds brûlés, les mains aussi. J’étais très mal en point. J’ai cependant pu appeler les renforts. Enfin. Ambulance et tout le bazar.

16

On a pu récupérer le petit corpo qui voulait se faire vengeance. En mauvais état lui aussi. Tout comme moi. On a fini tous les deux à l’hôpital. Direction les urgences. Et j’ai pensé à une bénédiction pour la nanotech et le bioware qui allaient nous réparer. Par contre, l’autre type, l’autre corpo, le commanditaire comme je l’ai appris, avait pris la fuite pendant ma bagarre avec le géant. Je ne pense pas que l’on retrouvera sa trace de sitôt. Et je vais devoir laisser le petit corpo seul avec son idée de vengeance impossible à réaliser. Vie de merde. Les salauds s’en sortent parfois. Mais au moins,  j’ai réussi à pas crever sur ce coup-là…